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L'individu souverain dans l'ère du technoféodalisme

Covid a précipité la marche de l’histoire en cristallisant plusieurs tendances latentes. Nous assistons désormais à l’émergence d’un protocole social et politique qui systématise l’exploitation et la misère : comment s’en extraire ?

Vous vous souvenez quand on parlait d’un “monde post-covid” ? Il est amusant de voir comment l’expression a rapidement cessé d’être utilisée lorsque les gens ont réalisé que l’ordre social du “nouveau” monde serait aussi absurde et gaspilleur que le précédent.

Pourtant, l’expression a eu le mérite de souligner le rôle de la pandémie qui a tellement mis à mal nos structures sociales qu’elle a entraîné vingt ans de “progrès” réunis en un seul. Je pense qu’aujourd’hui déjà, si nous sommes attentifs et prudents, nous pouvons envisager les prochaines étapes de notre développement sociétal.

francis-bacon-triptych◎ Triptyque - Francis Bacon (1976)

Les deux mondes post-covid

Pour ma part, j’ai accueilli le monde “post-Covid” à bras ouverts, car il a finalement fait apparaître des changements fondamentaux qui étaient auparavant difficiles à remarquer. Cela peut être effrayant et inquiétant, mais cela a un mérite : la situation actuelle exerce trop de pression sur le statu quo pour qu’il se maintienne - il finira par se normaliser d’une manière ou d’une autre.

La fin la plus évidente est l’extrapolation de la situation actuelle : les États deviennent de plus en plus gourmands en termes de surveillance et de contrôle, malgré le manque de résultats probants découlant de ces stratégies. Au fur et à mesure que la situation s’aggrave, ils ont tendance à resserrer encore plus leur emprise pour maintenir une apparence fugace d’ordre. La réalité est que les faits n’ont plus d’importance - seule la perception de ceux-ci est prise en compte.

Cette idée a été documentée dès la fin des années 60[1]. Ce qui reste, ce sont des citoyens qui ont essentiellement moins de liberté que les serfs du Moyen-Âge, puisqu’ils sont opprimés par une technostructure éloignée et inaccessible au lieu d’un seigneur auquel on peut rendre visite et plaider.

À l’autre extrémité se trouve l’individu souverain, tel que décrit par James Dale Davidson et William Rees-Mogg il y a plus de vingt ans [2]. Ces individus ont compris la diminution du pouvoir et de l’importance des États et ont développé une forme d’apatridie.

livre-individu-souverain◎ The Sovereign Individual - James Dale Davidson et William Rees-Mogg (1997)

Ils traitent les États-nations comme de simples prestataires de services (santé, éducation, justice, etc.) et les mettent en concurrence les uns avec les autres. Bien qu’ils soient encore citoyens d’un ou de plusieurs pays, ils n’y sont pas liés et peuvent se déplacer au gré des circonstances.

La réalité permettra une étrange mais inévitable cohabitation des deux tendances. C’est l’essentiel de la thèse que je veux explorer aujourd’hui.

Ce sujet n’est pas politique. Bleu ou rouge, peu importe. Il s’agit d’un sujet bien plus critique que de savoir qui sera la prochaine vedette du théâtre de marionnette politique de votre pays.

Remarque

Pour approfondir le concept de nation, n’hésitez pas à aller lire la dernière publication BanklessFR :
La réflexion du mercredi - 🏴 Une Nation Bankless


Les États nations de moins en moins pertinents

Cette thèse s’appuie sur une précédente : l’érosion progressive du pouvoir et de l’influence des États-nations. Cela ne se fera pas du jour au lendemain, c’est plutôt un processus itératif, tout comme la façon dont nos structures de pouvoir précédentes ont perdu leur pertinence, comme l’Église : elles existent toujours, mais leur impact est d’un ordre de grandeur inférieur à ce qu’elle était il y a quelques siècles.

Plusieurs phénomènes concomittants conduisent les états-nations à l’obsolescence[3] :

  1. D’abord le plus évident : Les États sont à sec ! En effet, le pouvoir des États est directement indexé sur leur richesse. Pourtant, la plupart des États sont de moins en moins capables de percevoir correctement les impôts qui leur sont dus - et qui constituent leur principale source de subsistance.
  2. Les États sont incapables de faire des analyses cohérentes, de dresser des plans à long terme et de les suivre, et je pense que l’apparition de Covid a dissipé les quelques doutes qui subsistaient chez les sceptiques à ce sujet. Les raisons en sont diverses, notamment les mandats courts, la transformation de notre vie politique en une télé-réalité de bas étage, ou la place qu’a pris le lobbying.
  3. La justice des États est une farce grotesque, car certains citoyens riches sont hors de sa portée tandis que ceux qui ont un statut moins élevé en subissent les abus (brutalité policière, racisme systémique, etc.). Pensez aux lanceurs d’alerte si vous avez le moindre doute à ce sujet : les États modernes se préservent au détriment de tout le reste, y compris la vie et les droits fondamentaux de leurs citoyens.
  4. Il n’y a ni responsabilité, ni contrôle, ni équilibre des pouvoirs pour nos États modernes : la boucle de croissance de la structure est maintenant rompue - c’est pourquoi je suis convaincu de leur chute prochaine.
  5. Enfin et surtout, les États ont été incapables de comprendre, de calculer et de s’adapter à la réalité numérique - elle exige une forme de pensée horizontale qui ne peut cohabiter avec leur répartition du pouvoir du haut vers le bas. Nous en avons vu les conséquences désastreuses avec le développement de l’Internet, et nous le constatons une fois de plus avec les technologies de livres de comptes décentralisés (~blockchains).

Le technoféodalisme comble le vide

Les citoyens n’ont plus accès à la racine du système qui les gouverne, leur privilège administratif a été révoqué.

Le vide laissé par les États est comblé par une structure plus chaotique et insidieuse que l’on appelle parfois “technoféodalisme” [4]. L’un des mérites des États était leur relative transparence : vous avez un gouvernement composé de personnes publiques, soi-disant responsables et en charge. Le chef est identifié et (soi-disant) tenu de rendre des comptes.

Ce qui a grandi en son absence est par contre une structure sans tête. Elle est composée d’une myriade de sociétés, parfois promouvant des intérêts communs - comme une fiscalité réduite ou une législation du travail plus laxiste - mais aussi souvent en désaccord les unes avec les autres sur des sujets spécifiques. Il s’agit essentiellement d’un groupe disparate incapable de s’aligner sur autre chose qu’une exploitation de la misère humaine toujours plus méthodique.

Pour dire les choses simplement, nos gouvernements ont été “piratés” : ils ont été capturés par des intérêts privés. Grâce au lobbying, les privilèges administratifs des citoyens ont été supprimés.

La “volonté du peuple” ou “l’opinion publique” n’a plus d’importance puisqu’elle est devenue une simple mesure à surveiller sans poids réel dans le jeu. Elle est maintenue à un certain seuil pour que l’illusion démocratique perdure. Parfois, le seuil est atteint et des protestations surgissent.

L’essentiel, c’est ce qui se passe après : lorsque les citoyens osent enfin demander quoi que ce soit de significatif, au mieux ils sont englués par la pensée dominante et au pire subissent une répression policière sevère tout comme les seigneurs pouvaient envoyer leurs fantassins pour étouffer une émeute sans même se soucier des demandes.

Le citoyen et le serf

Pour trouver des comparaisons permettant d’éclairer le statut du citoyen moyen d’aujourd’hui, il faut remonter loin dans le temps, jusqu’aux serfs du Moyen-Âge. En effet nous trouvons beaucoup de traits communs :

  • Un manque absolu d’autonomie, car tous deux dépendent d’un tiers (État ou société) pour leur subsistance de base.
  • Ne peut pas se déterminer lui-même : si c’est évident pour les serfs, c’est tout aussi puissant mais beaucoup plus insidieux pour les citoyens d’aujourd’hui.
  • Pas d’influence sur les structures du pouvoir : un serf peut plaider auprès de son seigneur - peut-on encore en dire de même de notre citoyen ? L’angoisse de notre monde contemporain a conduit certains de nos pairs à s’immoler afin que leur désespoir soit vu et entendu - pensez au niveau détresse qu’il faut atteindre pour en arriver là[5].

Cependant, l’itération moderne de la féodalité a une toute nouvelle jambe puissante qui l’a rendue possible : la “technostructure”. Les serfs des temps modernes vivent dans un monde de plus en plus numérique. Dès qu’ils s’aventurent dans ce domaine, ils sont dans la propriété privée - ils renoncent à la propriété de leurs données et à la souveraineté sur leurs biens (vos photos Facebook ne vous appartiennent pas). Très peu de citoyens en sont conscients, et encore moins sont suffisamment avertis sur le plan technique pour y résister.

Pour résumer ma perspective, voici les principaux changements fondamentaux qui se produisent :

  1. Les États sont de moins en moins significatifs et influents
  2. Ils sont progressivement remplacés - au moins dans leurs fonctions - par des entités privées
  3. Ce remplacement actualise un asservissement de facto de la majorité de la population, incapable de s’autodéterminer.
  4. Une minorité - les individus souverains - peuvent s’extraire de l’influence de leur État, grâce à leur richesse, leur savoir-faire technologique ou d’autres compétences.

Comment devenir plus souverain ?

Alors, comment se soustraire à l’influence des états et sociétés privées ?

Je crois que la vraie bataille est maintenant menée autour de la question de savoir qui va devenir souverain. À l’époque où le livre a été écrit, la souveraineté était principalement acquise en jouant avec le monde d’autrefois. La situation a évolué maintenant : les chemins vers “l’autosouveraineté” sont désormais plus nombreux.

En effet, l’émergence de la finance décentralisée (DeFi) a complètement changé la donne : c’est un univers financier parallèle construit sur un ensemble radicalement différent de valeurs pragmatiques : transparence, résistance à la censure, composabilité et open-source. Ainsi, la finance décentralisée est en quelque sorte le premier “royaume numérique” accessible sans renoncer à la propriété de ses biens ou de ses données.

Alors que les valeurs de notre système politique sont des promesses qui doivent être activement tenues, les valeurs de la DeFi sont appliquées au niveau du code : elles sont le résultat du fonctionnement normal du système et ne peuvent être violées.

La DeFi permet donc aux individus de posséder et d’échanger des biens sans avoir besoin d’un intermédiaire - c’était une forme de pièce manquante à la sauvegarde de la souveraineté. Grâce à la DeFi, tout le monde peut accéder à des services financiers d’élite plus résistants que ceux du monde classiques rendus possibles grâce à une mixture de sociétés privés et de cadres juridiques.

Si vous n’en avez jamais entendu parler, vous êtes au bon endroit ! Cette introduction vous aidera à démarrer, et vous trouverez de nombreux articles traitant de la DeFi sur ce blog.

da-vinci-aile◎ Leonardo Da Vinci - aile volante

Merci d’avoir lu cet article jusqu’à la fin. Si vous l’avez aimé, vous pouvez :

Astuce

Cet article a éveillé votre curiosité ? Vous êtes tombés au bon endroit — nous avons un ecosystème dynamique en français pour vous aider à suivre et comprendre la finance décentralisée. Du plus accessible au plus spécialisé :

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Licences et références

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Trouvez ci-dessous d’autres ressources supplémentaires pour approfondir les thèses et idées clés mentionnées dans cet article :


  1. Guy Debord a défini et analysé le concept - il l’a appelé la “Société du spectacle”

  2. Les deux auteurs définissent et explorent la thèse dans leur livre The Sovereign Individual : Mastering the Transition to the Information Age, première publication en 1997.

  3. Je détaille cette thèse plus dans un article écrit il y a deux ans : La nation à la carte, une bonne idée ?

  4. Il s’agit essentiellement du concept faisant référence à la servitude moderne créée par les plateformes de services comme Uber ou Deliveroo & l’incorporation croissante d’algorithmes dans notre vie quotidienne sans contrôle ni compréhension de ceux-ci. Pour en savoir plus, cliquez ici : Rencontrez vos nouveaux maîtres : Comment les plates-formes numériques développent et soutiennent le technoféodalisme

  5. Voici une de ces histoires, en français, mais un scénario similaire s’est déroulé dans plusieurs pays.

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